Parler de la danse bretonne, sans trop entrer dans la technique, n'est pas des plus simples, c'est un peu l'arbre qui cache la forêt. La danse n'est qu'un pan de la culture bretonne, et celle-ci ne saurait être réduite uniquement à la danse. La culture bretonne est vaste et très diversifiée; c'est un tout, et aucun des sujets ne peut être abordé sans faire une incursion chez les voisins.
La société, presque exclusivement rurale et paysanne, avait la nécessité de pratiquer l'entraide et la coopération pour les travaux. Les loisirs aussi étaient collectifs. Un sentiment unitaire très fort unissait les individus d'un même terroir. La danse, par son aspect ludique, permettait de ponctuer les différents instants de la vie des individus en les rapprochant, en soudant la communauté (travaux des champs, réfection de sol de maison, d'aire à battre, cérémonies, fêtes, mariages, etc.). La danse y était un acte privé en même temps qu'un acte social. Tout était prétexte à danser, quitte à affronter le courroux ecclésiastique. Bien des histoires ont circulé, et circulent encore, sur tels ou tels danseurs, voir d'un village entier ayant été frappés d'anathème.
Nous ne savons pratiquement rien des danses populaires pratiquées au cours de cette période, si ce n'est que certaines d'entre-elles portaient le nom de "Branles". Aujourd'hui, rien ne nous permet de dire que ces danses avaient tant soit peu à voir avec les "Branles" pratiqués dans d'autres sociétés ou autres provinces. Ce que l'on sait, c'est que les danses, sous des noms divers, utilisaient et utilisent des logiques d'appuis qui font penser à une analogie possible avec les "Branles" (Ressemblance n'implique pas filiation).
La forme la plus ancienne et la plus pratiquée en Europe est la danse en rond, chantée par les danseurs eux-mêmes, le chant se partageant entre un "chante-avant", qui entonne et l'ensemble des danseurs qui le reprennent en chœur, sans que l'on sache très bien si la réponse répète ou complète. On trouve des traces de danses chantées depuis le haut moyen-âge sous le nom de "Carole ou charole", ou en breton "Koroll". N'est-il pas poétique de penser que le terme français "Corolle", représentant l'ensemble des pétales d'une fleur où chacune brille d'un éclat particulier, est phonétiquement le même que le mot breton définissant la danse en rond et ses différents participants.
Rappelons que le chant à danser n'est pas là pour pallier l'absence d'instruments. L'un des points remarquables de la ronde chantée est que les danseurs, attentifs à la danse et au texte, prennent un plaisir collectif particulier au lieu de mettre la technique individuelle en avant. Ce cadre collectif développe un sentiment unitaire, indispensable dans la société des derniers siècles.
L'apparition de la chaîne ouverte, sans dessin obligé, au détriment de la ronde, coïncide avec l'apparition de l'accompagnement instrumental. Le caractère posé et uniforme de la danse en ronde chantée, a commencé à se modifier. Les coqs de village ont fait montre d'expression individuelle, la préoccupation des danseurs passe du texte, du récit (qui monopolisait l'attention de tous), au geste qui prend une importance nouvelle et tend à devenir raison d'être de la danse. La nécessité de chanter en dansant imposait aux danseurs une grande économie de mouvements ; la musique instrumentale rend leur souffle aux danseurs.
Ceci correspond à l'évolution habituelle des danses, et l'on retrouve des identités dans d'autres provinces de France. Signalons que la voix, dans la mesure où les chanteurs sont extérieurs à la danse, peut être considérée comme instrument.
À partir du XVIe siècle, la forme "Carole" (uniquement chantée) est peu à peu remplacée par les branles, leur accompagnement musical s'effectuant aussi bien à la voix des danseurs, que par un apport instrumental extérieur. Depuis le XVIIIe siècle l'accompagnement musical des danses s'est profondément transformé, d'abord par l'apparition d'instruments nouveaux (clarinette, vielle, harmonica, puis accordéon), ensuite par les groupements instrumentaux (Jazz Band, trios divers), puis par l'apparition récente de groupes musicaux qui sont de véritables petits orchestres, avec basse électrique, synthétiseur, etc …
La récupération par les citadins :
À partir du XIXe siècle la société a évolué, de rurale, vers une société composée d'agriculteurs et, pour cause d'exode rural, de plus en plus de citadins. La nécessité de l'entraide et la coopération de survie n'étaient plus indispensables. Les notateurs se sont fait plus nombreux et se sont penchés sur la culture populaire bretonne. Il est possible de voir l'évolution et la transformation de la société, de "nécessité" qu'elle était, en "loisirs" (même si ces activités de loisirs sont encore communes et communautaires).
Après une longue période de déclin, sous l'impulsion d'un petit nombre à la fin et après les années 1939-1945, est apparu un regain d'intérêt pour la culture populaire bretonne. Progressivement, le chant, la danse, puis la langue ont retrouvé pratiques et moyens d'expression.
Nombre de groupes ont éprouvé le besoin de présenter les danses de tradition populaire. Il faut distinguer ici les groupes n'ayant que peu ou prou de liens avec la culture bretonne, et les cercles bretons qui se voulaient avant tout des lieux de regroupement et d'échanges pour les Bretons ayant quitté leur région d'origine.
Sachant que la raison d'être de la danse ne réside pas dans ce que l'on en voit mais de ce qu'on éprouve en la pratiquant, il semble presque impossible de présenter les danses bretonnes en spectacle sans les détourner de leur style et destination première. Passer de la danse éprouvée à la danse regardée est pourtant la gageure qu'ont tenté de tenir, ces dernières années, les différents groupes de danseurs.
De tout temps, la danse à été transmise par imprégnation, par contagion, par osmose, sans aucun souci de transmission aux générations suivantes. Le milieu ne formait pas les danseurs ; il façonnait des gens, des façons de voir et des manières de dire (et de non dire), en amont de la danse. Le danseur était un homme social. Les populations dansaient entre et pour elles-mêmes, les enfants voyaient et copiaient les adultes. Ceux-ci d'ailleurs ne pratiquaient qu'un nombre restreint de danses correspondant à leur terroir. Lorsque les enfants atteignaient la taille, et avaient la compétence, et l'envie, ils étaient invités par les adultes à participer à la ronde des grands (sorte de passage initiatique : en intégrant la danse de leurs aînés, ils intégraient aussi le monde des adultes et, au-delà, la société.). La danse a donc été transmise tel quel tant que les enfants avaient envie de danser comme leurs parents.
De nos jours, en ce siècle de vitesse, l'apprentissage par imprégnation est considéré comme beaucoup trop long, et impossible puisque la société n'existe plus sous la même forme. Il a donc fallu trouver des moyens de transmission adaptés à cette nouvelle population. La danse a donc commencé à être analysée et enseignée.
Si l’imprégnation met la sensibilité en avant, la technique limite l’exécutant à ce qui lui est indiqué. Il lui faut désapprendre la danse pour se la réapproprier et la vivre.
La Bretagne existe en tant qu'entité historique, économique et culturelle. On voudrait pouvoir dire qu'elle existe en tant qu'entité linguistique, mais ce n'est pas le cas, et cela soulève d'ailleurs bien des problèmes.
Le gallo (gala, gollot) est une des deux langues particulières de la Bretagne. C'est une langue romane (dérivant du latin au même titre que le français). C'est pour cela que l'on peut également la nommer britto-roman. L'autre langue particulière de la Bretagne "le breton" (ar brezhoneg) est une langue celtique. Le mot "gallo" est d'abord un adjectif breton qui veut dire français, francisant.
Le gallo est traditionnellement parlé dans la partie orientale de la Bretagne historique (Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique, partie orientale des Côtes-d'Armor, partie orientale du Morbihan). Par définition, la limite du Pays breton (à l'est) est en même temps celle du britto-roman. Il est bien entendu que cette limite ne constitue pas une frontière linguistique, concept commode, mais toujours arbitraire quand il s'agit de délimiter des parlers appartenant au même groupe linguistique. Aujourd'hui, le Pays gallo finit là où commence le pays bretonnant. Mais au Moyen Age le britto-roman était connu également en pays bretonnant (Cf. Les langues de Bretagne).
Dans la suite de ce trop bref exposé, par simplification, nous séparerons la Bretagne en : Pays Gallo ou Haute Bretagne et Basse-Bretagne.
S'il y a eu de tous temps des querelles de clochers entre ces deux parties, aujourd'hui, tous comprennent qu'ils appartiennent à une culture très riche par ses qualités, sa diversité mais aussi son unité historique et économique : la Bretagne. Ce qui différencie ces deux parties est principalement la relative jeunesse des influences françaises en pays Gallo, opposée au sérieux et au peu de dilution de la culture de Basse-Bretagne. Ceci est très visible sur les danses pratiquées par chacun : en ronde, chaîne, cortège et "couples ouverts" en Basse-Bretagne, alors qu'en Haute-Bretagne on verra aussi rondes et cortèges, mais également des quadrettes (dont la majorité est largement inspirée du "Pas d'été", l'une des figures du quadrille français), des danses par "couples fermés", voir des danses étrangères.
Le geste d'un danseur n'a nulle prétention à la beauté ou à l'expressivité. Il ne cherche en rien à séduire ou à convaincre qui le regarde. A moins que le but ne soit plus la danse mais le spectacle.
Les notateurs et folkloristes de la fin du dernier siècle ont cherché des justifications extérieures à la danse (religieuses, symboliques, etc.). Ils voyaient, au-delà de la danse, un ballet.
Aujourd'hui l'ambition de nombre de groupes de danseurs est justement de chercher des justifications extérieures à la danse, dans l'intention de construire et de présenter des spectacles scéniques, aux qualités expressives et esthétiques de plus en plus remarquables. Pour les faire admettre du public, ils les soumettent à diverses chorégraphies et mises en scènes et y introduisent des accessoires inconnus de la pratique populaire.
Ces véritables ballets sont devenus tout un art du geste et s'adressent au regard. Les relations entre danseurs sont simulées et signifiées pour le public.
La danse a changé de finalité en devenant un moyen d'expression scénique, théâtral et chorégraphique.